•  

    Les choses que je ne t’ai pas dites, par centaines je peux les compter, tu le sens peut-être - je le sais moi. Je peux les compter et me noyer dedans, tous ces silences qui prennent la place du monde dans ma gorge, la sensation d’être engoncée dans ma propre bouche.

     

    (Au disparu) Il y a tant de choses que je ne t’ai pas dites, pas pu, pas su te dire. La première, l’interminable, l’éternelle, l’essentielle peut-être, c’est que tu me manques, je ne peux pas te le dire mais tu me manques. Toi et tes éternuements qui faisaient trembler la terre entière, et ta toux qui me suivra jusqu’au bout de mes peurs ; tu me manques, et tes cheveux poivre et sel me manquent, et ta voix un peu rauque et tes mains un peu rêches me manquent, et ton odeur atroce de tabac froid incrustée dans ta peau me manque. Je ne t’ai pas dit l’échec de ma première année d’université, ni annoncé ma rupture d’avec le poète-amoureux. Je ne t’ai pas raconté que j’avais trouvé une place entre les bras du nuage. Que j’ai coupé mes cheveux, très court, encore. Que je me rappelle toujours que c’est toi qui m’avais appris à compter en chiffres romains et à lire l’heure, que tu me faisais l’école sur des feuilles de bristol colorées, avec ces crayons que tu ramassais partout, même en vacances – surtout en vacances. Que j’ai trouvé une photo de toi dans les affaires de Mamie, une photo où tu es entouré de l’appareil qui te faisait respirer, et que tu avais l’air triste, mais triste. Je ne t’ai pas dit que j’ai emporté ta veste jaune avec moi après la déchirure, et que je la porte tout le temps – même si ses manches font trois fois la longueur de mes bras. Je ne t’ai pas dit à quel point je suis triste de ne pas être venue te voir les dernières fois ; combien j’ai mal, encore aujourd’hui -

     

    (À la permanente) Tu es une belle personne. Quoi que tu puisses penser, quoi qu’en pensent, quoi qu’en disent les autres, tu es une belle personne. Bourrée de défauts, évidemment, qui ne l’est pas ? Pourtant, si tu ouvres les yeux, les oreilles, laisse-moi te chuchoter que tu es bien plus que ça. Résistante, endurante, souriante, tu balades partout avec toi un humour décapant, une sensibilité et un espoir increvable. Je sais que je ne m’ouvre pas beaucoup à toi en ce moment – malgré tout, je sais que tu es là, comme toujours, et ta présence en transparence est une de mes plus jolies béquilles. Je ne saurais pas bien te décrire ce par quoi je suis en train de passer ces temps ; j’ai peu de mots, et tellement de larmes, de déconfiance, de vide qui grignotent mes côtes. J’ai plein de petites peurs autour du cou, elles pèsent lourd sur mes frêles journées. J’ai du mal à digérer cet échec que je sens chaque jour gravé plus profondément sur mon front. Je suis infiniment fatiguée, j’ai du mal à faire même les choses les plus minimes. Je n’arrive plus à parler, je m’écrase devant la terre entière – je suis incapable de choisir quoi que soit, d’être affable, aimable ; je suis constamment à fleur de peau, à bout de nerfs, hyper-sensible, émotions flétries, mes sentiments fanent imperceptiblement. J’ai peur de la mort et d’embêter les gens. Je procrastine, je procrastine, je ne fais rien de mes journées, sinon écrire, écrire, écrire, et je n’arrive même pas à t’en parler. Je m’endors un soir sur deux en larmes, avec dans ma main la carte de visite froissée de mon ancienne psychologue ; je me berce et me rassure en me disant que si jamais ça dérape, je l’appellerai. J’aimerais pourtant être capable de te dire, de te les dire, ces mots : je t’aime, tu es merveilleuse, j’ai besoin d’aide, j’ai besoin de toi – mais ça ne sort pas, mes phrases mâchonnées d’avoir été trop pensées finissent juste par rejoindre le cortège de toutes ces choses que je ne t’ai pas dites. Peut-être que je réessayerai après les examens, après l’été, après après, peut-être - peut-être, qui sait -

     

    (À l’ancien)  Adieu, donc. Je suppose que c’est par là qu’il me faut commencer, puisque tout est enfin fini. Tu as goûté à un autre corps tandis que j’ai appris une langue étrangère dans les bras du nuage – nos peaux ne nous rejoindront plus ; terminés, les quais de gare oscillant binairement entre paradis et enfer ; close, la liste de nos cap ou pas cap ; effacés, nos défis d’amoureux, nos plans sur la comète, nos rêves en parallèles, nos envies de voyage ; oubliée, l’image de nos corps l’un dans l’autre. Dans le fracas de la rupture, j’ai valsé à en perdre la tête, mais c’est ton visage que j’ai égaré dans la multitude des secondes qui nous séparent. Dans les échos discordants de la déchirure, j’ai égaré tant de choses que je ne t’ai pas dites, que je n’ai pas su, pas pu te dire.

    Tu ne sais pas, mais je te parle encore parfois, certains soirs. Tu me manques même quelques fois. J’ai encore cousus dans le cœur l’odeur de ta mousse à raser, le grain de ta peau, la position exacte des affiches de ta chambre, et le ton de ta voix quand tu parlais de St Exupéry ou citais L’art de la Guerre. Je me souviens douloureusement de la marée de matelas, du Rocky Horror Picture Show incrédule, des crêpes à plus d’heure, des supermarchés déguisés, de tous ces petits riens qui étaient notre tout. J’ai dans le crâne des morceaux de nuits plantés, qui me lancent, qui m’étreignent, des fantômes de fantasmes qui ne veulent pas mourir – c’est ensemble que l’on a appris à conjuguer les draps et les soupirs, alors ça me pique de te laisser partir, et ils sont encore bien acides, mes souvenirs.

    Mais malgré le fracas et la discorde du départ, malgré tout, malgré tout, je crois que je t’ai beaucoup aimé ;
    et tu y étais vraiment pour quelque chose. Alors, du fond du cœur, pour la dernière fois : merci pour toi, et merci pour nous -

     

    (Au nouveau) Mon nuage. Tu le sais mieux que personne, en ce moment j’ai mes émotions qui débloquent, déconnent. Je m’esquisse lacrymalement instable, j’ai du sel qui gicle de partout, tout le temps, en pleurs constamment – je me cache parfois dans mon lit pour simuler l’oubli, ou pour y sangloter un peu mieux - un peu cachée, un peu effacée. Je joue à la transparence, à l’absence, je voudrais abandonner l’intérieur de moi-même, la moelle même de ma consistance – j’ai la conscience terrible que mon corps finira par pourrir un jour, que toutes les âmes qui me sont précieuses vont mourir, ça me blesse – chacune de mes cellules va m’abandonner, le vide me gobera…

    … mais si j’avais réellement l’occasion de te faire lire ce texte, ce n’est pas de ça dont je voudrais que tu te rappelles. Toutes ces choses terribles, ces angoisses affreuses qui dévorent mon quotidien depuis presque trois semaines, je ne veux pas les coucher par écrit. Ce que je voudrais que tu lises, que tu entendes, c’est que j’ai l’impression de t’aimer depuis toujours. Ton corps, ton âme, me sont si confortables. Petit à petit, j’y fais mon nid – et quand bien même j’ai l’impression que les sensations qui m’étreignent en ce moment sont partiellement imputables à la manière dont tu me traites, quelque part, je te remercie pour essayer de mettre à vif l’essence même de qui je suis, et de qui je voudrais être.

    Ça me blesse, quand tu me mets le nez dans mes contradictions, quand tu me pousses sciemment à me prendre les pieds dans mes erreurs, quand tu me démontres implacablement que je ne sais pas réfléchir ; quand tu me pousses et pousses à choisir alors qu’il m’importe peu ; ça me blesse de devoir tout le temps venir te voir, de devoir à chaque fois me forcer pour oser te demander quelque chose, qui la majorité du temps ne sera pas possible ; quand tu me repousses parce que tu es fatigué. Oui, je suis souvent blessée, heurtée, et quelque part fragilisée par la manière dont tu me traites. Mais je sais aussi que je n’ai appris jusqu’à présent qu’une seule manière d’aimer ; et elle était tellement proche de mes livres, de mes rêveries de romantique fantasque, qu’il me paraît impensable depuis de vouloir m’aimer autrement. Je t’en veux de ne pas m’aimer comme il m’aimait. Je t’en veux de m’aimer comme tu m’aimes, puisque j’ai le sentiment que tu me fissures avec tes paroles difficiles, coupantes, piquantes.

    Et pourtant. Je trouve en toi – depuis toujours, depuis trois ans – un soutien sans faille. Une épaule en coton tendre, odeur d’opium qui me hante, toujours ouverte pour mes larmes. Des oreilles, pas forcément présentes tout le temps - parce que je n'ose pas déranger -, mais ô combien attentives. Je trouve un toi une sensibilité à qui je suis, à qui j’ai envie d’être, une attention particulière, des conseils avisés, intéressés. Tu m’offres des remises en question qui me karchérisent l’âme, me cloquent, me cicatrisent, m’incisent l’esprit de tous les côtés, mais qui me font avancer, pas par pas. Je trouve un toi une envie de me suivre, jusqu’au bout, de l’amour pour ce que je suis – malgré les larmes, l’instabilité, les angoisses, les humeurs difficiles, le silence silence silence, que je t’inflige encore trop souvent – et du soutien pour ce que je suis, et tout ce que je veux entreprendre.

    Je trouve en toi des paroles qui mettent à bas tous mes murs, qui enfoncent – et trouent et déchirent et fissurent – toutes mes armures, et dans le même temps tous les matériaux nécessaires pour construire celle que j’ai envie d’être.

    Merci, pour ta patience, ton écoute et ton amour.

    Merci pour tes bras, mon amour.

    Merci pour toi, Nuage.


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  • Le son des cigales qui gravitent et crépitent dans le poêle

    le chocolat chaud qui cogne et sonne et affronte les tuiles du toit qui penche

    les madeleines sur ta peau de papier quand tes bras m'enserrent

    le goût impérissable des tourterelles aux amandes et des soleils de mamie

    trouver la place de la dernière pièce de la mer

    laisser glisser la pluie dans sa gorge des dimanches matins

    (son odeur dans mon écharpe)

    s'endormir devant le puzzle

    le parfum des souvenirs et les lupins qui fleurissent

    l'apprivoisement des tournesols sauvages

    le concert des bûches et le chant des financiers

    les gentilles lavandes qui apaisent

    les nuits qui reposent et (son odeur dans mon écharpe)

    mélangés les petits bonheurs, mélangés.

    ~


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  •  

    Arrête d'écrire toujours pareil, mille fois la même chose, mille fois les mêmes mots mille fois déclinés, mille fois répétés. Arrête d'écrire en miroir de toi; en parabole qui ne sait que revenir vers sa tangente nulle pour espérer encore une fois un ride pour l'apogée.

    Tu n'es pas obligée de rester collée à ton style-stylo, à tes mots de toujours, compagnons fidèles oh-si-confortables. Tu n'es pas obligée d'écrire comme tous les jours, comme tous les soirs, toutes les nuits, comme toute ta vie. Tu ne te dois pas d'écrire l'entièreté de ta vie sur ces pages qui ne te demandent rien. Tu peux même écrire le silence. Ecrire autre chose. Une autre toi. Un contraire de toi, un paradoxe. Un oxymore, une autre. Tu peux devenir une autre sur la cellulose du papier; sens les fibres qui se tendent autour de ta main pour t'emmener ailleurs, ce parfum de limonade et d'été qui te chuchote que tu peux devenir                                 tout le reste.

    Sens les pixels qui se tordent pour t'avouer que tu n'es pas une mais multiple. Face à l'immensité, tu ne seras jamais rien, mais les yeux dans ceux fripés du rien, tu es tout; permets toi le tout. L'instable, le contradictoire, les histoires presque-vraies-mais-fausses, l'invention, le passage fugace dans d'autres mondes qui n'attendent peut-être que toi.

    Renie ton style-stylo qui te colle à la peau, qu'on dirait gravé dans tes os, ose lâcher ta main, entrouvrir la porte pour laisser émerger des envies d'ailleurs, pense à la limonade, à l'été, à tous ces mots qui ne te définissent pas.

    Le renouveau, elle le cherchait peut-être comme il la cherchait lui-même, au hasard de la vie, des perroquets et des porte-manteaux.

     


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  • Tu as assassiné le soleil -

    de tes grands yeux d'enfants tu lui as envoyé

    une claque gigantesque dans son ventre un peu trop rond

    la gifle des rêveurs abusifs qui n'aiment pas être réveillés -

    la lumière a vacillé, incertaine, titubante,

    hésitante face au chaos de ta main sur sa peau brûlante.

    Il a crachoté quelques larmes, le soleil,

    elle a gobé du sel, la lumière, quand tu a tapé le ciel

    en agitant tes grand bras comme quand tu es en colère

    (contre moi)

     

    Tu as assassiné le soleil -

    les débris de son corps de verre essayent de respirer encore en apprenant le sol,

    le petit matin, blême, tremble un peu entre les draps, n'ose pas sortir,

    (l'édredon le protège de tes mains de folie)

    la lumière étranglée s'affale, le jour se noie tout autour des portes,

    le ciel s'affole et t'affronte, les nuages s'organisent pour l'orage à venir,

    la déconfiance tache les draps enroulés

    (contre moi)

     

    Tu as assassiné le soleil

    la lumière, le petit matin,

    la complainte des levers chagrins,

    tué les orages derrière la transparence de nos corps;

    tu as tapé le ciel,

    la glace à la menthe-chocolat,

     les souvenirs au goût de l'après-toi,

    tapé les mensonges aux formes pointues qui nous dévorent

    (moi d'abord)

    ~

     

    ~

    Je participe à un très joli projet, mené par les doigts de fée d'une très jolie poète : ça s'appelle 30 jours pour écrire, si tu veux cliquer tu pourras lire les autres textes, tous ces auteurs qui partent du même point de départ pour arriver dans mille lieux différents.

     


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