• En avant la jeunesse !

    Oh, comme j’aimerais encore avoir 20 ans, tu sais, c’est la jolie rengaine inusable des mamies qui cherchent des grandes tailles dans les magasins ; c’est la chanson récalcitrante des mamans dans les jardins fatigués, tu sais, pour être belle encore, pour être jeune encore, libre, folle, tu sais, danser, séduire, c’est beau d’avoir 20 ans, le monde est nôtre, la vie est tienne et tu peux croquer jusqu’à la moelle, à pleine dents avides de savoir dans la trame du cirque incontrôlable, aspirer l’essence même de l’éternité à travers ta jeunesse, mes 20 ans, c’est comme si c’était hier, comme j’aimerais -

    oh, comme j’aimerais de nouveau avoir 20 ans m’a dit hier la mamie dans le magasin, et j’ai dit, oh non, oh non, non non non non non, vous n’aimeriez pas avoir mes 20 ans, mes 20 ans, ils débordent d’angoisses, mes grands-parents vont bientôt mourir parce que leur chair périme si vite et mon père commence à tousser très fort – comme mon Papy avant la déchirure -, et à 20 ans on doit savoir où l’on va, qui l’on veut être, on doit débuter la construction de l’esprit mais mes 20 ans me déconstruisent chaque jour un peu plus, je ne sais déjà plus parler et les mots pourrissent doucement à l’intérieur de mon vide, moi mes 20 ans sont remplis de néants, de grands trous brûlants aux bords déchirés, où il y manque des gens, des paroles, photos calcinées pour faire comme si les absents ne blessaient pas, mes 20 ans ont l’odeur du mercurochrome de cœur et du chloroforme de souvenirs ; je ne suis pas libre, libre, je suis en train de baisser les bras parce que porter la vie sur mes seules épaules m’épuise, et mes mains raclent la terre, regarde mes phalanges bleues, et mes études me piquent de questions, me pincent toute la peau avec leurs points d’interrogation qui se glissent jusque sous mes paupières qui papillonnent au rythme des angoisses ; mes 20 ans s’épellent i-n-s-o-m-n-i-e-s, se prononcent crises de larmes dès la porte close, jette une pièce et tu as la probabilité que je pleure ce soir, pile, face, c’est égal, dès que la nuit sera tombée, il me faut juste le noir, la serrure, le confort de la transparence, il me faut me cacher, cacher la fissure, frêle membrane de poitrine, d’où suinte ma jeunesse débraillée, moi mes 20 ans je les ai passés à pleurer en secret parce que je ne sais pas réfléchir, je n’ai pas trouvé où apprendre ou alors je n’ai pas appris et maintenant je me mords la langue, mes 20 ans ont un goût de langue mordue, de sel et de panique, et le nuage qui m’enchaîne face à mon incapacité de choisir me fragilise, moi mes 20 ans sont friables, coriaces, agrippés à ma peau ils griffent tous mes possibles et entaillent mes lendemains,

    et la mamie me disait hier dans le magasin, oh comme j’aimerais encore avoir 20 ans, et je lui ai répondu, ce serait si triste vous ne croyez pas


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  • Le réveil m’a tiré une langue boudeuse, du coin du parquet où il se laissait impatiemment moisir, faisant chanter dans ses décibels stridents la promesse d’un lever douloureux. Le nuage est parti comme un éclair, en quelques secondes à peine, peigné, coiffé, parfumé, à moitié habillé, il me lançait dessus mes vêtements froissés et mal accordés pour que je me lève à mon tour. Il a rattaché autour de ma taille le bracelet qui avait glissé pendant la nuit, m’a tendu mes bagues, petites menottes de phalanges bleues.

    Impossible. À chaque essai de quitter mes draps, chaton infirme, je revenais me blottir dans le creux encore chaud que nos corps avaient laissé dans mon matelas. J’avais cinq cent respirations en trop dans le cœur, un short sur mes cuisses bleues alors que la pluie tintinabulait sur la poussière des tuiles au-dehors. J’ai essayé de parler, un peu, de raconter au nuage la douleur en nid d’oiseau enfoncée dans ma petite poitrine débraillée. Les mots dansaient presque dans l’air, mais il voulait les forcer en-dehors de ma bouche quand je ne suis capable que de les laisser couler dans les très longs silences protecteurs.

    Affamée de tendresse, je cherchais ses bras quand il a trouvé le temps long, et, envolé, il est parti en me laissant plus de silence que de baisers.

    Alors j’ai sorti les larmes qui n’avaient pas su baigner la nuit, entimidifiées par sa présence endormie ; cachée dans un mur, j’ai pleuré ma vie tandis que le nuage conduisait à travers toute la ville, à la recherche de café et de souvenirs.

    La poussière dansait dans mon cœur asséché, sur les tuiles détrempées, sur la ville, les mers, dans l’absence de la mère, et se cristallisait dans le ciel, flocon d’absence, cadeau fractal du nuage en cavale.


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  • -  "Putain ! Où sont les hommes quand il faut se salir les mains ?!"

    articula-t-elle nerveusement, mise en colère par le sang qui tachait sa culotte, attrapant le premier tampon qui passait à proximité.


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  • Utilité, résister, s'engager.

    Tu es membranaire, le sel par osmose semble traverser tes paupières comme autant de fantômes. Tu vacilles avec le gouffre, valses avec le vide - fine et fragile, tu t'esquisses en transparence derrière les sourires et les petites crises dont il ne faut pas parler.

    Non, c'est vrai, tu ne travailles pas, tu procrastines, procrastines jusqu'à la lune, jusqu'à la mer même, tu rêves d'ailleurs pour échapper quoi qu'il t'en coûte au présent, à ce barbelé dérangé qui s'est cousu à ton coeur. Tu as baissé les bras et t'en veux, et bien qu'un échec soit un échec qui est un échec qui est un échec, un échec est un échec mais ne vaut-il pas mieux échouer en sacrifiant sur l'autel impavide mille efforts désespérés, mille réajustements, mille essais qui rassureront plus tard - tout plutôt que ces mains à l'odeur de déconfiance, de décourage, qui écorchent et griffent la terre en s'y traînant jour après jour après jour ?

    Je sais, le poids est pluvieux et lourd au-dedans, et tes côtes sont bien fissurées de le porter silencieusement depuis si longtemps. Le vide et ses mains de folie se balance dans ta poitrine, et ses petits pieds furieux qui cognent partout font tomber toute la vaisselle des murs du coeur. Les bleus se faufilent à l'intérieur et calquent leur progression sur la décadence de tes sanglots. La transparence se répand, cancer invisiblement méticuleux, et bientôt tu ne sauras plus parler.

    Tu ne sais plus parler, je raconterai pour toi; il était une fois, une jeune fille membranaire, si perméable, si frêle que la vie lui passait au travers en écorchant son être à chaque palpitation, passage, parole - les mains dans la terre et le coeur mille fois recousu, les paupières récalcitrantes suintant de larmes, elle pensait à l'utilité de résister et de s'engager. Les mots trop gros lui semblaient politiques, avaient des allures de multinationales mondiales - alors même qu'écrits tout petits ils pouvaient décrire sa vie. Résister, c'est se lever tous les matins, rouler sous l'eau chaude pour faire comme si la journée commençait - alors que la tristesse ne finit jamais -, résister, c'est enfourcher son vélo comme si c'était la plus puissante des motos, c'est s'arrêter aux feux rouges, c'est s'arrêter aux passages piétons, c'est s'arrêter une fois arrivée à destination
    - alors qu'on voudrait continuer pour aller disparaître à l'autre bout du monde -
    résister, c'est s'asseoir, et faire comme si de rien n'était
    - alors que tout -

    S'engager, c'est essayer de parler coûte que coûte, c'est utiliser la moindre parcelle de ses forces pour communiquer à l'autre
    - aide-moi, s'il te plaît aide-moi -
    c'est ouvrir ses cahiers et s'obliger à lire, à comprendre, apprendre, s'engager c'est rentrer chez soi le soir
    - alors que le vide attire et attire et attire -
    c'est se forcer à manger, se démaquiller, c'est quitter ses lentilles
    - alors que plus rien n'importe -
    c'est s'endormir pour se lever le lendemain matin et rouler sous l'eau chaude
    - qui peut-être dissoudra les rêves collants des nuits un peu noires qui se glissent sous les paupières -
    s'engager, c'est muscler ses paupières pour ne plus les clore devant chaque regard.

    L'utilité finale, c'est de continuer à respirer, c'est vivre, survivre, essayer d'assembler mille armures raccommodées pour affronter les jours difficiles qui arrivent, l'utilité de résister c'est continuer à se lever, quitter ses lentilles, c'est enfourcher son vélo en luttant chaque jour contre l'envie tenace de s'envoler.


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