• (jour 6)

    l’innocence du courant d’air qui joue dans les décombres des tremblements de cœur
    c’est tout ce qu’il me reste
    c’est tout ce dont j’ai besoin

    c’est sentir mes cils frémir
    mes joues brûlantes, brûlées
    être frôlée par la brise
    si légère qu’on la jurerait inexistante
    c’est sentir ma peau caressée par une paume fébrile et fraîche,
    orpheline, la pulpe des doigts en est glacée

    partout où je cours, j’accours, partout où l’on m’attend
    toujours
    j’arrive en avance
    un tout petit brin d’avance
    un tout petit bout d’avance

    pour me laisser le temps
    assise à côté du vélo-doux
    de m’inventer un espace
    où les murs du vent se replient sur mes épaules
    où les mains griffées de l’herbe s’infiltrent sous ma peau
    où le bruit de la vie se fond dans le décor, qui lui-même vacille
    - notre si grand théâtre

    assise au pied des roues du vélo-doux
    je me donne le temps
    de fermer les yeux
    de m’ouvrir le cœur
    pour un tout petit bout de temps
    qui n’est plus que le mien
    de m’ouvrir le cœur
    et de ne lui donner
    qu’un peu de silence et de vent

    je me donne le temps de m’ouvrir le cœur
    et de ne rien lui demander
    si ce n’est battre, un peu encore,
    et d’apprécier la caresse de la brise innocente
    sur mon corps fissuré d’amour et tâché d’herbe


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  • (jour 5)

     

    demain déjà le grand départ
    si vite tout s’est enchaîné pour m’emmener à aujourd’hui
    je n’ai pas encore eu le temps
    de prendre ma respiration
    alors je me coule dans le très grand flux des jours
    et j’attends, si fort et si impatiemment,
    les grands moments de battement qui accompagnent les grands départs
    car demain, c’est un grand départ 

    j’espère avec le cœur qui bat et bat et bat
    ces heures où les kilomètres nous transpercent le corps
    - cela m’a toujours fait quelque chose
    de sentir la route me traverser de part en part
    j’ai une sensibilité toute particulière
    à la distance
    transvaser mon corps, à la fois une dispersion,
    un mélange, un égarement et une mue

    peu surprenant que cela me bouleverse
    puisqu’à chaque étape c’est comme si je me perdais et me retrouvais dans le même élan
    toujours mienne et pourtant à chaque fois autre


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  • (jour 4)

     

    qui monte une fois sur un ours n'a jamais peur

    - mais qui a peur des ours jamais ne montera dessus

    c'est le grand jeu des amants effarouchés 

    empruntés 

    qui s'empêtrent dans leurs habits d'apparat 

    trébuchent sur leurs fanfreluches apprêtées;

    ils sont beaux, mes amants de pacotille,

    mes amoureux en tulle et en lilas,

    leurs parfums sont faibles, leurs éteintes plus encore;

    de leurs mains moites et de leurs yeux larmoyants

    aucun n'effleure mon corps de pierre,

    alors je trône, tyrannique et assoiffée,

    insensible face à ceux qui ne sauront me toucher;

    qui ne connaît pas d'ours jamais ne connaîtra la peur.


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  • (jour 3)

     

    le goût de l'été c'est peut-être celui là

    apercevoir de minuscules rivières sous les paupières de la clara en robe d'ombre 

    elle qui me parle de ses vacances en solitaire qui la paralysent d'avance 

     

    - il aurait fallu que je lui raconte février 

    partir seule mes livres sur le dos

    la grêle sur les joues et dans le coeur

    m'en aller en silence ponctuer mes heures d'un très grand sentiment de vide

    aller diluer mon être dans l'absolu des foules

    marcher comme si je n'existais plus, ou ne savais plus exister

    c'était cela, février, peut-être aurais-je du le lui dire

     

    mais s'y sont glissés en toute discrétion 

    le chat dans le cimetière qui aurait pu parler si seulement je lui avais donné un nom

    le grand sac de madeleines au goût de mamie

    pointer le doigt dans une direction, et m'y rendre

    les nuits à pleurer la perte de soi

    le flou, constant et irrespectueux 

    - comment peut-on mourir dans le flou

    est une question qui m'aura secouée maintes fois –

     

    s'y sont glissés dans un tintamarre atroce

    le grincement des nuits, qui sans fin deviennent des jours, qui sans fin deviennent des nuits à leur tour, sans qu'on puisse mettre le doigt sur un seul moment qui ait du sens

    la cacophonie des abribus lorsqu'ils sont la seule vie qu'on croise

    le mensonge des boulangeries, tea room et autres cafés, où, pensant payer pour un peu de chaleur, tu n'en repars que le ventre chargé d'un peu plus de pâte et les mains froides 

     

    s'y sont glissés avec douceur

    la tendresse que tu ressens pour l'humain lorsque toi-même tu te glisses hors de ton corps de chair

    la douceur de se laisser vivre

    la quiétude des nuits de lecture où les mots de l'autre sont lacs, océans et flaques d'eau à la fois - peu importe la taille, la noyade est toujours telle qu'un tsunami aurait pu écrire les lignes

    l'apaisement de laisser partir un car, puis un autre, un troisième peut-être, pour ne se mettre en marche que lorsque, réellement, le coeur suit et devance 

     

    il aurait fallu

    à ma clara d'ombre qui dormait sous la folie voltaire

    lui dire que la solitude est un cadeau, une entaille, un serment et un mensonge 

    lui dire qu'être seule n'est rien, lorsque l'on s'accompagne

    lui dire que le plus dur est peut-être bien de s'accompagner 

    lui dire, si seulement j'en avais eu le courage, que moi, j'aurais pu, j'aurais souhaité, j'aurais aimé, l'accompagner 

    ma clara d'ombre à la robe de lumière


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