• Les mains sales, Sartre

    "JESSICA
    [...] Quel beau petit homme, quel enfant sage ! Ce sont les enfants sages, Madame, qui font les révolutionnaires les plus terribles. Ils ne disent rien, ils ne se cachent pas sous la table, ils ne mangent qu'un bonbon à la fois, mais plus tard ils le font payer cher à la société. Méfiez vous des enfants sages !

    [...]

    HUGO
    Fais un effort, Jessica. Sois sérieuse.

    JESSICA
    Pourquoi faut-il que je sois sérieuse ?

    HUGO
    Parce qu'on ne peut pas jouer tout le temps.

    JESSICA
    Je n'aime pas le sérieux, mais on va s'arranger : je vais jouer à être sérieuse."

    Les mains sales, Sartre

    "KARSKY
    J'ai rencontré votre père la semaine dernière. Est-ce que ça vous intéresse encore d'avoir de ses nouvelles ?

    HUGO
    Non.

    KARSKY
    Il est fort probable que vous porterez la responsabilité de sa mort.

    HUGO
    Il est à peu près certain qu'il porte la responsabilité de ma vie. Nous sommes quittes."

    Les mains sales, Sartre

    "HUGO
    C'est la même chose; tuer, mourir, c'est la même chose : on est aussi seul. Il a de la veine, lui, il ne mourra qu'une fois. Moi, voilà dix jours que je le tue, à chaque minute. (Brusquement.) Qu'est-ce que tu ferais, Jessica ?

    JESSICA
    Comment ?

    HUGO
    Ecoute : si demain je n'ai pas tué, il faut que je disparaisse ou alors que j'aille les trouver et que je leur dise : faites de moi ce que vous voudrez. Si je tue... (Il se cache un instant le visage avec la main.) Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ? Que ferais-tu ?

    JESSICA
    Moi ? Tu me demandes à moi ce que je ferais à ta place ?

    HUGO
    À qui veux-tu que je le demande ? Je n'ai plus que toi au monde.

    JESSICA
    C'est vrai. Tu n'as plus que moi. Plus que moi. Pauvre Hugo. (Un temps.) J'irais trouver Hoederer et je lui dirais : voilà, on m'a envoyé ici pour vous tué mais j'ai changé d'avis et je veux travailler avec vous.

    HUGO
    Pauvre Jessica !

    JESSICA
    Ce n'est pas possible ?

    HUGO
    C'est justement ça qui s'appellerait trahir.

    JESSICA
    Tu vois ! Je ne peux rien te dire. (Un temps.) Pourquoi n'est-ce pas possible ? Parce qu'il n'a pas tes idées ?

    HUGO
    Si te veux. Parce qu'il n'a pas mes idées.

    JESSICA
    Et il faut tuer les gens qui n'ont pas vos idées ?

    HUGO
    Quelquefois.

    JESSICA
    Mais pourquoi as-tu choisi les idées de Louis et d'Olga ?

    HUGO
    Parce qu'elles étaient vraies.

    JESSICA
    Mais, Hugo, suppose que tu aies rencontré Hoederer l'an dernier, au lieu de Louis. Ce sont ses idées à lui qui te sembleraient vraies.

    HUGO
    Tu es folle.

    JESSICA
    Pourquoi ?

    HUGO
    On croirait à t'entendre que toutes les opinions se valent et qu'on les attrape comme des maladies.

    JESSICA
    Je ne pense pas ça; je... je ne sais pas ce que je pense. Hugo, il est si fort, il suffit qu'il ouvre la bouche pour qu'on soit sûr qu'il ait raison. Et puis je croyais qu'il était sincère et qu'il voulait le bien du Parti.

    HUGO
    Ce qu'il veut, ce qu'il pense, je m'en moque. Ce qui compte c'est ce qu'il fait.

    JESSICA
    Mais...

    HUGO
    Objectivement, il agit comme un social-traître.

    JESSICA, sans comprendre.
    Objectivement ?

    HUGO
    Oui.

    JESSICA
    Ah ? (Un temps.) Et lui, s'il savait ce que tu prépares, est-ce qu'il penserait que tu es un social-traître ?

    HUGO
    Je n'en sais rien.

    JESSICA
    Mais est-ce qu'il le penserait ?

    HUGO
    Qu'est-ce que ça peut faire ? Oui, probablement.

    JESSICA
    Alors, qui a raison ?

    HUGO
    Moi.

    JESSICA
    Comment le sais-tu ?

    HUGO
    La politique est une science. Tu peux démontrer que tu es dans le vrai et que les autres se trompent."

     

    Sartre, Les mains sales

     

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