• (jour 19)

    larmes de croco

    j’ai relu il y a peu les larmes immenses que tu m’avais arrachées du corps lors de cette nuit où à mon oreille tu as glissé je suis venu te dire que je ne t’aime plus. seuls les lampadaires tenaient debout autour de nous la nuit tanguait et nous sombrions, amants éclatés dont l’amour n’est plus à écoper, amoureux à la doublure déchirée et aux illusions asphyxiées. je suis venu te dire que je ne t’aime plus, et je me souviens avoir caressé le dos de ta veste avec mes deux pouces, cuir contre peau avant le grand dessalage; me souviens de m’être serrée contre tes larmes en tentative de réconfort avant de savoir que tu venais pour m’arracher le coeur; me souviens de cette nuit comme la fin d’un monde, chute silencieuse dans le noir sans fond, pleurer à voix haute harnachée à mon vélo pour faire comme si je savais toujours marcher, pleurer à voix haute sans me retourner sur tes yeux naufragés.

     

    en opposition me revient au souvenir cet octobre d’un autre temps, les mains d’un autre homme, de ce poète amoureux à distance qui m’a découverte dans le nuage - il me revient la journée de la déchirure, qui s’est faite sans larmes, sans larmes parce que je croyais mériter la souffrance, parce que j’assumais la souffrance; je me rappelle de cette soirée vide, passée à ne pas pleurer sous des insultes à tête chercheuse, me rappelle avoir oublié de respirer mais toujours les yeux secs - la grande différence entre la rupture d’avec le poète et d’avec le nuage, c’est que l’un a parlé pour me déchiqueter le coeur et l’autre a tenté l’incision nette et la recouture. je me rappelle du départ du poète dans une très grande violence, destructeur, infecté. la bombamour glissée dans l’oreille à la nuit tombée. yeux secs, comme la distance aride qui augmentait entre nos deux corps. un de mes souvenirs de la brisure avec le nuage, ce sont ses deux yeux plein de larmes, débordant d’eau, ses yeux deux lacs honnêtes, et sur les joues de la nuit des larmes de crocodile.


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  • (jour 18)

    nuits d’insomnie

    dans la nuit douce dans la nuit folle lacs bleus sous nos paupières j’écoute mais sans rien dire, sans rien dire je ne dis rien de peur de rompre le beau tissu de la parole sincère qui se tisse entre mes adultes qui m’entraînent à grandir.
    dans la nuit des fous la nuit des bleus je joue au silence, j’écris en transparence du dialogue pour l’écouter sans rien dire, j’entends mes adultes et leurs doutes, et ils se disent je mûris tu sais j’ai peur pour tout mais la peur fait partie du système on n’a plus 20 ans les autres marchent je suis furieuse il était acteur de son accident elle leur en voulait pour leurs jupes et moi je me suis glissée dans la pénombre me faire un creux entre deux phrases, je les attrape je les accorde je les accroche je les détends et les relis et voir mes adultes réfléchir me repose et je me dis ah bon et donc on réfléchit comme ça tout sa vie - et ils parlent à voix haute et ils se laissent écouter apprivoiser - coincée entre deux sujets, semi-adulte transparente j’écoute et j’apprends tout de leurs doutes, de leurs questions ah bon c’était donc vrai que vous ne saviez pas tout ? mes illusions de petites fille deviennent des rêves et je rêve à voix invisible de ces réflexions éternelles qui toujours te remuent, toi ou les autres, la parole comme un couteau contre coquelicot - et doucement comme la nuit s’achève la parole se tarit, et j’ai soif, soif encore de ces discussions en spectatrice où je mûris en décalé, en presque pas vrai, où je grandis sans parler dans nos nuits d’insomnies.


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  • (jour 17)

    damnés petits souliers

    poitrine menue petites chaussures, pourquoi est-il si difficile de se parler en dehors d’un système métrique ?
    mes rêves ont la consistance molle d’une brume informe, déliés de toute obligation d’exister de manière classifiée. je préfère mûrir à grandir parce que je me sais résolument non-linéaire. j’écris en somnambule à côté de Chat qui dort les yeux ouverts, et notre instant existe, existe, alors que j’essaye d’ôter à la réalité toute son organisation métrique.
    pourquoi tant de nombres et de nombres dans nos quotidiens si chagrins ? j’ai fait tant de kilomètres, tant d’heures de trajet, j’ai eu telle note et fait tant d’heures de sport et mangé tant d’énergie et marché tant de pas et j’en ai eu pour tant dans tel commerce et tant d’amoureux et tant de jours de vacances et tout se compte et plus rien ne se ressent. me sens proche du petit prince, j’ai une pensée pour celui qui pousse les coquelicots hors de terre, perdu son prénom, je réveille Chat, et j’essaye d’exister en sentiment et pas en numérique.
    voyage exaltant ou ennuyeux, te sens-tu fier ou démotivé, t’es-tu bien nourri et quel goût avaient tes bouchées, plutôt chardon ou plutôt bouton d’or?, quelle sensation cela donne-t-il à ton corps de se faire traverser par des pays, as-tu vécu dans ton repos, as-tu ressenti la très grande absurdité du monde et comment tiens-tu debout dans tes petites chaussures, après quoi cours-tu, après quoi cours-tu et comment, plutôt chasse au nuage ou plutôt malaxeur de pavés ? j’écris en funambule à côté de Chat qui n’y est plus, et j’essaye de respirer en douce du temps. je me dis qu’il faudrait compter juste pour la beauté de l’acte, compter pour compter, compter sans compter, compter en écoutant les chiffres chanter, mais sans les comprendre, surtout sans les classer.


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  • (jour 16)

    fleur

    j’ai ce souvenir orange qui me démange quand je pense à. à. il y a ce souvenir orange et soudainement ta main glissée entre mes cuisses nos corps qui se pressent si fort, si fort et les cailloux au souffle court les arbres spectateurs réprobateurs et là.
    le jardin botanique comme une invitation à l’amour. une parenthèse entre deux branches, un instant, deux soupirs et nos coeurs qui s’entremêlent inspirés par les racines partout alentour. dans un rire échapper aux regards et jouir à la vue de tous. dans un souvenir ranger ton orgasme-fleur et nos désirs d’enfants.


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