• (jour 9)

    la peur nue

    Je n’ai pas peur, nue. J’ai peur habillée quand les conventions sociales me corsettent, et que les frontières des étiquettes sont fermées. J’ai peur quand j’enfile mes pantalons colorés que quelqu’un me regarde de travers et ébrèche ma confiance en moi; quand j’endosse ma veste jaune, ou bleue ou verte ou rose, qu’on en rit dans mon dos. J’ai peur en couleur alors même que ces couleurs sont une armure.
    Je n’ai pas peur, nue. Mon corps prend toute la place et peut tout faire, sait tout faire.
    Au contraire, je recherche dans mon quotidien la nudité, l’impudeur. Je suis impudique de nature, malgré quelques accrochages. Dans ma maison je me balade nue, devant mes soeurs nue et elles le deviennent aussi, dans les cabines d’essayage nue, dans les voyages nue, parce que la nudité assumée dépossédée de sexualité est bien souvent une arme plus grande qu’aucun tissu. Je n’ai pas peur, nue, puisque j’ai mon corps dans les mains et qu’il sait tout faire.
    Au contraire, je recherche où elle n’est pas souhaitée la nudité. Sur la plage je marche nue, en montagne je me mets nue, en forêt je randonne nue. Et la sensation du vent sur toute ma peau, de l’herbe sur toute ma peau, de la roche et des racines sous mes pieds font que je n’aurai jamais peur, nue, puisque je suis née nue et que depuis je ne cherche qu’à me découvrir.
    Fi de la difformité de la beauté, j’ai choisi que mon corps serait beau, nu, du moment que mon coeur bat suffisamment fort et que mes jambes marchent suffisamment longtemps pour m’emmener là où je le souhaite. Mon corps est beau du moment que je l’appelle mon corps et qu’il me donne la possibilité du mouvement, la joliesse du fantasme de voyage.

    Il fut un temps pourtant où j’avais peur, nue. Un temps où je ne possédais plus mon corps : il appartenait aux yeux des autres et se tordait sous leurs jugements jusqu’au dégoût profond; jusqu’à la souffrance peureuse, honteuse. Il fallait être parfaite, sans être. La perfection pour chaque membre, et rejeter le reste. Cacher ce qu’on n’arrivait pas à remodeler. C’était le temps des filles-mirages à la peau de plastique, qui me faisaient pleurer de n’être que moi, bêtement moi, laidement moi. De ce temps, il me reste les petites lignes blanches, le souvenir poignant de soirées de détresse à haïr profondément ce qui n’est, au final, que ma seule possession, et l’envie folle désormais de m’aimer jusqu’au bout de toute ma peau nue, quels que soient les complexes qui y sont toujours cousus. Quelques soirs, il me reste aussi dans la gorge l’amertume de m’être faite prendre au piège de ces femmes irréelles alors que je connaissais et l’engrenage et les risques.

    Depuis, je m’aime et même me préfère nue, parce qu’alors je suis VIVANTE, vivante alors que j’aurais pu finir par ne plus l’être.


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  • (jour 8)

    le livre préféré

    Dans ma famille on a toujours été très anniversaire; pas tellement en termes de fête, mais de pensées. Toujours un gâteau, une carte, une présence, un cadeau, quelle que soit la distance. Toujours un voyage dans la famille pour fêter l’anniversaire - Paris, Lyon, les grands-parents, l’oncle et la tante, on rend visite à tous les coups de téléphone du jour J.
    Dans ma famille, on n’a jamais été très nombreux; avec mes cousines et mes soeurs, nous sommes cinq filles dont les âges s’intercalent parfaitement. Le quintet -dont je fais partie- a pris l’habitude à chaque nouvelle majorité de préparer un cadeau en plus, fait main, sortant de l’ordinaire, pour marquer ce jour qui depuis l’enfance paraît être hors du commun alors qu’il s’avère somme toute très banal.
    Majorant le groupe, j’ai la première eu droit à mes 18 cadeaux, passant de la lolette au paquet d’arlequins sans oublier l’amour de tous; ma cousine, la seconde, eu droit à un cadeau par lettre de son prénom; et pour ma soeur, la troisième sur la liste, nous sommes présentement en train de lui préparer un escape game grandeur nature au terme duquel lui seront -peut-être!- remis ses cadeaux.
    18 ans est un âge, 20 en est un autre. Fatalement, c’est moi la première qui souffla mes vingt bougies. Pour l’occasion, toute ma famille était descendue chez nous; je sus plus tard que c’est ma mère qui eut l’idée de mon cadeau. Le jour de mes 20 ans, chaque membre de ma famille m’a offert son livre préféré en le dédicaçant - je vous laisse imaginer l’émotion profonde qui me saisit alors. J’ai retrouvé chaque visage dans les couvertures : ma mamie m’offrait le manuel d’homéopathie pour toute la famille, ma tante des romans à l’eau de rose, mon père-poète du Michaux et du Rilke, mon oncle deux livres qui donnaient envie de se tenir debout, ma soeur des recettes de cuisine, mes cousines des carnets de coloriage, mon grand-père un récit de voyage,
    ma mère, un album photo de nos vingt premières années ensemble.
    Ayant fait passer le mot à mes amis, ma mère en secret avait encore élargi le cercle. Ainsi, à la soirée d’anniversaire où j’avais convié mon cercle d’intimes, je fus de nouveau submergée par l’émotion quand chacun, un à un, m’offrit son livre préféré avec une dédicace dès lors gravée dans mon coeur.
    Depuis, j’ai dépoussiéré ma bibliothèque de petite fille et offert des livres que je n’ouvrais plus à des gens qui le feront de nouveau; et sur ces étagères fraîchement aérées, j’ai débuté ma bibliothèque de jeune femme, dont les pierres d’angles sont désormais les livres préférés des humains qui me sont le plus proches du coeur.


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  • (jour 7)

    “Ecrire à quelqu’un est la seule manière de l’attendre sans se faire de mal.”
    Baricco, Océan-Mer

    Quelle vie débordante d’écriture il me faudrait mener si je voulais correspondre à cette phrase. Et pourtant même dans l’écriture l’absence me transperce.
    Quand j’écris “je rêve tes caresses en bleu nuit sur ma peau grise”, la distance entre tes mains et mon épiderme me déchire. Quand je glisse dans l’enveloppe mes baisers les plus tendres et un fantasme et demi, j’ai mal de ton vide. Quand j’imprime au papier la forme de nos corps qui dansent, qui de la feuille ou de tes lèvres crois-tu que j’espère les baisers ?
    T’écrire n’est pas la seule manière de t’attendre sans me faire de mal. Parfois je t’attends dans mon bain et quand j’entends tes clés dans la serrure, je m’engloutis dans mon océan domestique en attendant que tu te drapes de buée. Parfois je t’attends dans mon lit et quand tes bras se glissent autour de moi, l’attente passe d’amère à douce. Parfois je t’attends dans mon livre et soudainement je lève les yeux et tes doigts valsent avec les pages. Je peux t’attendre de mille manières non-violentes, patienter des heures longues et douces car j’ai appris l’amour à distance, les kilomètres à travers la gorge et les trains qui nous roulent sur le corps. J’ai connu les quais de gare tantôt prison tantôt euphorie, les cartes de réduction pour amour moins cher et tous ces jours-sans. J’ai appris l’attente en lui rentrant dedans, et sa douceur ne passe pas uniquement par l’écriture, qui elle-même dans les vapeurs de ses rappels peut se faire bien plus cassante que tendre.


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  • (jour 6)

    La force qu’il faut pour se relever

    Je ne voulais pas aller à Los Angeles. Même maintenant, alors que j’y suis, que j’ai découvert la maison-bobo aux planches de surf, même après avoir pour la toute première fois vu l’océan, je ne suis pas sûre de vouloir y être. Je m’attriste d’avoir troqué la Death Valley et le Yosemite contre deux jours de plage dans une banlieue résidentielle de 100 kilomètres de long, où tout est construit partout pareil. J’étais la seule à avoir coché la case nature, tout le monde préférait du repos : nous voilà à Los Angeles dans une maison de poupée cassée qui sent l’océan.
    J’aimerais faire contre mauvaise fortune bon coeur car il n’y a pas de mauvaise fortune, juste mon entêtement à ne pas vouloir me réjouir de ces deux jours de pause dans un cadre plus qu’agréable qu’on me tend sur un plateau. Je me sens coupable d’être déçue de cette étape alors que le voyage en lui-même est à couper le souffle (Ô). Je ne me sens pas le droit d’être mécontente alors qu’on a démocratiquement tous exposé notre point de vue.
    Et pourtant, malgré tous mes bons sentiments et mes petits apitoiements sur mon nombril, je n’ai pas la force d’être heureuse - ou d’avoir suffisamment l’air de l’être pour échapper au sondage incessant sur la qualité du voyage auquel on nous soumet quasi quotidiennement. Je n’ai pas la force de pousser mon ressentiment de côté alors que j’en ai l’envie - et pour moi, et pour eux. Je me console en me trouvant pour excuses la chaleur étouffante, la fatigue et le fait de partager l’intégralité de mon quotidien avec les quatre mêmes personnes depuis dix jours.


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