• (jour 13)

    Il est si peu sage d’écrire, parsemer de mots toutes ces pages qui ne seront jamais relues. Confier au papier silencieux ces doutes et ces pensées qui n’en sortiront jamais. Passer des heures dans l’inertie des carnets à pousser à chaque phrase le point un peu plus loin. Quel goût ont les fins ? l’encre me demande, elle que je ne cesse de répandre sur des nuits blanches qui s’étiolent. Pourquoi s’acharner à vouloir capturer entre les pages enfin le parfum d’un bon poème ? Pourquoi ce stylo dressé comme un majeur au visage du temps qui passe ? Retrouver ses mots d’ados, et soudainement se sentir partir, submergée par des émotions depuis longtemps oubliées, rangées, stockées précieusement dans leur tiroir de papier, inchangées. Du souvenir en petit morceaux chronologiques, chaque éclat comme une aiguille sous les ongles.

    Il est si peu sage d’écrire. À quoi bon lutter contre l’oubli final et inexorable ? On est beaux, calfeutrés dans nos armures de papier qui finiront par pourrir sans états d’âme; nos mots de toujours cousus sur le front comme amer bouclier contre les rides. Aura-t-on seulement envie de se souvenir ? Se relira-t-on un jour ? Qui nous relira ? Quelles émotions seront restées tissées dans le papier ? Pourrait-on, au hasard d’une relecture lointaine qui éveillerait des sentiments identiques, mettre les doigts sur les noeuds du monde ? Ressentir ensemble dans nos mille vies disparates le même frisson, le même désir, la même angoisse ? Existe-t-il un dénominateur commun au monde ? Le capturer, le ligoter entre deux lignes, ne serait-ce pas la profonde volonté de l’écriture ?

    Il est si peu sage d’écrire, tellement vain de retourner incessamment à la ligne poussés par la peur d’oublier. S’enfoncer les mots dans la gorge comme auparavant les kilomètres pour ne jamais faire le retour vendu avec l’aller : pourquoi se relire ? Revivre des sentiments périmés; glissés entre deux pages sans mérite autre que de toujours exister malgré le temps écoulé.


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  • (jour 12)

    un tout petit peu

    entre nous il n’y a pas eu de tout petit peu
    (d’un jour à l’autre tu dormais dans mes nuits)
    peut-être a-t-on senti qu’il fallait se presser si l’on voulait s’aimer
    qu’il n’y aurait pas beaucoup de

    […]

    entre nous nous il y a eu le pari perdu et le baiser gagné
    tout doux
    et soudainement la coccinelle, l’indien et la ville illuminée et s’embrasser aux pieds de la cathédrale et rouler dans mon lit et nous faisions l’amour entre inconnus qui ne demandaient qu’à s’apprendre

    (difficile encore de parler d’un amour que je ne veux que pour moi)

    […]

    entre nous il n’y a pas eu de tout petit peu

    c’était l’amour-éclair et l’amour d’un coup
    naturel et doux
    comme si depuis toujours
    le quotidien si confortable dans lequel
    (c’est difficile pour moi de parler de ton amour que je voudrais pour moi seule)

    […]

    ton amour en point de croix cousu dans tes bras
    fini fini le tout petit (peu)
    entre nous pas de peu
    entre nous l’amour fou d’un coup
    pas folie furieuse
    plutôt du type folie douce
    ton amour une folie douce

    […]


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  • (jour 11)

    que faire lorsqu’il n’y a plus d’espoir ?

    d’abord respirer
    ensuite réfléchir si la mise à mort de l’espoir est définitive
    si oui, ne surtout pas tergiverser
    (il restera les souvenirs)
    mettre à mort l’espoir
    assassiner l’espoir
    dans le dos, le plus directement  possible, le plus sanguinolent possible
    il ne reviendra pas
    se répéter 126 fois par jour que l’espoir est fini et qu’il n’y a plus d’espoir
    que l’espoir est la condition infernale par excellence
    (Camus)
    (s’il ne doit me rester qu’une citation, c’est elle)

    si l’espoir résiste, mettre les bouchées doubles
    ne laisser aucune racine souterraine
    invisible
    aucun morceau d’espoir vivant qui pourrait s’étendre et contaminer l’ensemble

    se mettre à la propagande
    se promettre que c’est mieux ainsi
    ça vaut mieux comme ça
    tu retrouveras quelqu’un d’autre, et il aura toutes les qualités qu’il n’avait pas, une odeur plus douce encore et en plus il saura écouter
    il sera plus doux encore
    se mettre à la propagande contre l’espoir

    si l’espoir résiste, mettre les bouchées triples
    oser les coups de bluff qui cautérisent
    si ça se trouve il est avec elle maintenant 
    il la regarde comme il te regardait
    elle a le droit à son odeur
    à son corps
    si ça se trouve il la fait rire comme il te faisait rire
    sûrement qu’il la trouve jolie quand elle rit
    essayer de s’arrêter à la frontière fluette entre la capitulation de l’espoir et les commencements du sadisme

    reprendre la propagande
    c’est mieux comme ça
    c’est mieux sans lui puisqu’il ne t’aimait pas
    (ne pas prononcer le “plus” parce qu’alors la douleur mord)

    si l’espoir remue toujours, trouver un argument sérieux et réconfortant se projetant dans l’avenir
    (peut-être le seul)
    tu te suffis à toi-même
    tu pourras apprendre à tomber amoureuse de toi
    le répéter
    tu te suffis à toi-même
    le répéter encore
    tu te suffis à toi-même
    parfois l’espoir est récalcitrant

    - si l’espoir bruisse encore
    alors par intraveineuse lui administrer un ou deux fantasmes
    un ou deux possibles
    et le laisser jouer avec le temps qu’il faut
    pour que le petit trou entre les intercostaux
    fasse un peu moins mal

    ensuite respirer
    on soigne beaucoup de choses avec une bonne oxygénation
    reprendre le manuel depuis le début
    un coeur brisé est vite amnésique
    et l’espoir est très vivace
    (surtout quand la place de ta main dans ma taille est encore tiède)

    ne pas forcément aller se frotter à d’autres peaux
    la jouissance entre inconnus peut vite mettre en relief le douloureux vide d’amour
    il faut alors fuir vite
    pour aller cacher les larmes ailleurs

    ne pas se retenir de pleurer pourtant
    le sel est un bon dissolvant d’espoir
    il laisse le coeur aride mais c’est ce qu’on veut, ne plus aimer
    ne plus y croire

    ne pas se retenir de parler
    bien que les mots soient âpres
    trouver quelques oreilles amicales
    quelques bras pour amours échoués
    des piliers qui seront là toujours
    et qui à chaque fois diront
    tu es une flamme et c’est un sale con

    ne pas boire toute sa vie d’un coup
    un coeur troué est vite alcoolique
    tandis que l’espoir est lui très tenace
    dans l’intervalle bien sûr respirer
    oxygénation et cicatrisation ont de bonnes relations
    ne pas oublier les 126 répétitions que l’espoir est mort
    (126 le jour mais ne pas hésiter à doubler la nuit)
    et quand enfin l’espoir semble lâcher prise
    trouver du réconfort dans les souvenirs

    (et dans la mâchoire du pirate)


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  • (jour 10)

    lâcher prise

    Il y a eu les trois semaines noires

    - et puis, plus tard, l’homme qui respire. Et l’homme qui respire a dit : pourquoi fais-tu semblant de n’être pas triste quand tu l’es ? Et l’homme qui respire a dit : respire. Il a dit : chaque émotion a sa place. Sois heureuse quand tu ressens du bonheur. Sois triste quand tu as de la tristesse. Sois mélancolique si tu dois l’être. Sois soucieuse; démotivée; stressée; angoissée; anxieuse. L’homme qui respire a dit : ouvre-toi à tes émotions lorsqu’elles frappent à la porte. Ressens les au moment où elles sont présentes car alors tu dois ressentir. Et puis l’homme qui respire a dit : respire. Ne te sens pas coupable de ne pas être heureuse lorsque tu es triste; sois triste, puis quand tu auras fini ta tristesse sois heureuse. Ne procrastine pas dans tes émotions, les émotions pourrissent. Et puis l’homme qui respire a dit : sois douce avec toi-même. Tu apprends à vivre et bien souvent toute une vie n’y suffit pas - sois douce avec toi. Prends toi par la main quand tu désespères plutôt que de te fustiger et de te forcer à reprendre au plus vite ce que tu as manqué. Prends toi par la main et dis-toi que chaque émotion est là le temps qu’il faudra; le temps écoulé, elle partira. L’homme qui respire a dit : respire. Sois triste quand tu es triste. Ne sois pas coupable d’être triste. Ne sois pas honteuse d’être triste. Ne sois pas fâchée. Ne sois pas triste d’être triste. Quand tu es triste, sois simplement triste.
    Et alors l’homme qui respire a dit : respire.

    Depuis, quand la tristesse arrive je lui fais une place dans les bras de mon coeur; je la chouchoute, je la câline car alors il es temps de ressentir la tristesse. Quand je ressens de la colère, j’accueille la colère; je l’embrasse et je la dorlote, car c’est le temps de la colère.

    Depuis que j’ai repris la respiration, elles s’attardent beaucoup moins, ces émotions que je jugeais négatives et qui jouaient aux passagères clandestines dans mes beaux jours. J’apprends à ne plus avoir honte de ressentir. J’apprends à me laisser vivre. Parce que l’homme qui respire est arrivé dans ma vie et il m’a dit : tu ne vis qu’un seul instant présent. Le passé n’existe plus et le futur n’existe pas. Tu ne vis qu’un seul instant présent, pourquoi le passer à culpabiliser ce que de toute manière tu ressens déjà ? Il a dit : respire. Il a dit : laisse toi vivre.


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