• (jour 11)

    que faire lorsqu’il n’y a plus d’espoir ?

    d’abord respirer
    ensuite réfléchir si la mise à mort de l’espoir est définitive
    si oui, ne surtout pas tergiverser
    (il restera les souvenirs)
    mettre à mort l’espoir
    assassiner l’espoir
    dans le dos, le plus directement  possible, le plus sanguinolent possible
    il ne reviendra pas
    se répéter 126 fois par jour que l’espoir est fini et qu’il n’y a plus d’espoir
    que l’espoir est la condition infernale par excellence
    (Camus)
    (s’il ne doit me rester qu’une citation, c’est elle)

    si l’espoir résiste, mettre les bouchées doubles
    ne laisser aucune racine souterraine
    invisible
    aucun morceau d’espoir vivant qui pourrait s’étendre et contaminer l’ensemble

    se mettre à la propagande
    se promettre que c’est mieux ainsi
    ça vaut mieux comme ça
    tu retrouveras quelqu’un d’autre, et il aura toutes les qualités qu’il n’avait pas, une odeur plus douce encore et en plus il saura écouter
    il sera plus doux encore
    se mettre à la propagande contre l’espoir

    si l’espoir résiste, mettre les bouchées triples
    oser les coups de bluff qui cautérisent
    si ça se trouve il est avec elle maintenant 
    il la regarde comme il te regardait
    elle a le droit à son odeur
    à son corps
    si ça se trouve il la fait rire comme il te faisait rire
    sûrement qu’il la trouve jolie quand elle rit
    essayer de s’arrêter à la frontière fluette entre la capitulation de l’espoir et les commencements du sadisme

    reprendre la propagande
    c’est mieux comme ça
    c’est mieux sans lui puisqu’il ne t’aimait pas
    (ne pas prononcer le “plus” parce qu’alors la douleur mord)

    si l’espoir remue toujours, trouver un argument sérieux et réconfortant se projetant dans l’avenir
    (peut-être le seul)
    tu te suffis à toi-même
    tu pourras apprendre à tomber amoureuse de toi
    le répéter
    tu te suffis à toi-même
    le répéter encore
    tu te suffis à toi-même
    parfois l’espoir est récalcitrant

    - si l’espoir bruisse encore
    alors par intraveineuse lui administrer un ou deux fantasmes
    un ou deux possibles
    et le laisser jouer avec le temps qu’il faut
    pour que le petit trou entre les intercostaux
    fasse un peu moins mal

    ensuite respirer
    on soigne beaucoup de choses avec une bonne oxygénation
    reprendre le manuel depuis le début
    un coeur brisé est vite amnésique
    et l’espoir est très vivace
    (surtout quand la place de ta main dans ma taille est encore tiède)

    ne pas forcément aller se frotter à d’autres peaux
    la jouissance entre inconnus peut vite mettre en relief le douloureux vide d’amour
    il faut alors fuir vite
    pour aller cacher les larmes ailleurs

    ne pas se retenir de pleurer pourtant
    le sel est un bon dissolvant d’espoir
    il laisse le coeur aride mais c’est ce qu’on veut, ne plus aimer
    ne plus y croire

    ne pas se retenir de parler
    bien que les mots soient âpres
    trouver quelques oreilles amicales
    quelques bras pour amours échoués
    des piliers qui seront là toujours
    et qui à chaque fois diront
    tu es une flamme et c’est un sale con

    ne pas boire toute sa vie d’un coup
    un coeur troué est vite alcoolique
    tandis que l’espoir est lui très tenace
    dans l’intervalle bien sûr respirer
    oxygénation et cicatrisation ont de bonnes relations
    ne pas oublier les 126 répétitions que l’espoir est mort
    (126 le jour mais ne pas hésiter à doubler la nuit)
    et quand enfin l’espoir semble lâcher prise
    trouver du réconfort dans les souvenirs

    (et dans la mâchoire du pirate)


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  • (jour 10)

    lâcher prise

    Il y a eu les trois semaines noires

    - et puis, plus tard, l’homme qui respire. Et l’homme qui respire a dit : pourquoi fais-tu semblant de n’être pas triste quand tu l’es ? Et l’homme qui respire a dit : respire. Il a dit : chaque émotion a sa place. Sois heureuse quand tu ressens du bonheur. Sois triste quand tu as de la tristesse. Sois mélancolique si tu dois l’être. Sois soucieuse; démotivée; stressée; angoissée; anxieuse. L’homme qui respire a dit : ouvre-toi à tes émotions lorsqu’elles frappent à la porte. Ressens les au moment où elles sont présentes car alors tu dois ressentir. Et puis l’homme qui respire a dit : respire. Ne te sens pas coupable de ne pas être heureuse lorsque tu es triste; sois triste, puis quand tu auras fini ta tristesse sois heureuse. Ne procrastine pas dans tes émotions, les émotions pourrissent. Et puis l’homme qui respire a dit : sois douce avec toi-même. Tu apprends à vivre et bien souvent toute une vie n’y suffit pas - sois douce avec toi. Prends toi par la main quand tu désespères plutôt que de te fustiger et de te forcer à reprendre au plus vite ce que tu as manqué. Prends toi par la main et dis-toi que chaque émotion est là le temps qu’il faudra; le temps écoulé, elle partira. L’homme qui respire a dit : respire. Sois triste quand tu es triste. Ne sois pas coupable d’être triste. Ne sois pas honteuse d’être triste. Ne sois pas fâchée. Ne sois pas triste d’être triste. Quand tu es triste, sois simplement triste.
    Et alors l’homme qui respire a dit : respire.

    Depuis, quand la tristesse arrive je lui fais une place dans les bras de mon coeur; je la chouchoute, je la câline car alors il es temps de ressentir la tristesse. Quand je ressens de la colère, j’accueille la colère; je l’embrasse et je la dorlote, car c’est le temps de la colère.

    Depuis que j’ai repris la respiration, elles s’attardent beaucoup moins, ces émotions que je jugeais négatives et qui jouaient aux passagères clandestines dans mes beaux jours. J’apprends à ne plus avoir honte de ressentir. J’apprends à me laisser vivre. Parce que l’homme qui respire est arrivé dans ma vie et il m’a dit : tu ne vis qu’un seul instant présent. Le passé n’existe plus et le futur n’existe pas. Tu ne vis qu’un seul instant présent, pourquoi le passer à culpabiliser ce que de toute manière tu ressens déjà ? Il a dit : respire. Il a dit : laisse toi vivre.


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  • (jour 9)

    la peur nue

    Je n’ai pas peur, nue. J’ai peur habillée quand les conventions sociales me corsettent, et que les frontières des étiquettes sont fermées. J’ai peur quand j’enfile mes pantalons colorés que quelqu’un me regarde de travers et ébrèche ma confiance en moi; quand j’endosse ma veste jaune, ou bleue ou verte ou rose, qu’on en rit dans mon dos. J’ai peur en couleur alors même que ces couleurs sont une armure.
    Je n’ai pas peur, nue. Mon corps prend toute la place et peut tout faire, sait tout faire.
    Au contraire, je recherche dans mon quotidien la nudité, l’impudeur. Je suis impudique de nature, malgré quelques accrochages. Dans ma maison je me balade nue, devant mes soeurs nue et elles le deviennent aussi, dans les cabines d’essayage nue, dans les voyages nue, parce que la nudité assumée dépossédée de sexualité est bien souvent une arme plus grande qu’aucun tissu. Je n’ai pas peur, nue, puisque j’ai mon corps dans les mains et qu’il sait tout faire.
    Au contraire, je recherche où elle n’est pas souhaitée la nudité. Sur la plage je marche nue, en montagne je me mets nue, en forêt je randonne nue. Et la sensation du vent sur toute ma peau, de l’herbe sur toute ma peau, de la roche et des racines sous mes pieds font que je n’aurai jamais peur, nue, puisque je suis née nue et que depuis je ne cherche qu’à me découvrir.
    Fi de la difformité de la beauté, j’ai choisi que mon corps serait beau, nu, du moment que mon coeur bat suffisamment fort et que mes jambes marchent suffisamment longtemps pour m’emmener là où je le souhaite. Mon corps est beau du moment que je l’appelle mon corps et qu’il me donne la possibilité du mouvement, la joliesse du fantasme de voyage.

    Il fut un temps pourtant où j’avais peur, nue. Un temps où je ne possédais plus mon corps : il appartenait aux yeux des autres et se tordait sous leurs jugements jusqu’au dégoût profond; jusqu’à la souffrance peureuse, honteuse. Il fallait être parfaite, sans être. La perfection pour chaque membre, et rejeter le reste. Cacher ce qu’on n’arrivait pas à remodeler. C’était le temps des filles-mirages à la peau de plastique, qui me faisaient pleurer de n’être que moi, bêtement moi, laidement moi. De ce temps, il me reste les petites lignes blanches, le souvenir poignant de soirées de détresse à haïr profondément ce qui n’est, au final, que ma seule possession, et l’envie folle désormais de m’aimer jusqu’au bout de toute ma peau nue, quels que soient les complexes qui y sont toujours cousus. Quelques soirs, il me reste aussi dans la gorge l’amertume de m’être faite prendre au piège de ces femmes irréelles alors que je connaissais et l’engrenage et les risques.

    Depuis, je m’aime et même me préfère nue, parce qu’alors je suis VIVANTE, vivante alors que j’aurais pu finir par ne plus l’être.


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  • (jour 8)

    le livre préféré

    Dans ma famille on a toujours été très anniversaire; pas tellement en termes de fête, mais de pensées. Toujours un gâteau, une carte, une présence, un cadeau, quelle que soit la distance. Toujours un voyage dans la famille pour fêter l’anniversaire - Paris, Lyon, les grands-parents, l’oncle et la tante, on rend visite à tous les coups de téléphone du jour J.
    Dans ma famille, on n’a jamais été très nombreux; avec mes cousines et mes soeurs, nous sommes cinq filles dont les âges s’intercalent parfaitement. Le quintet -dont je fais partie- a pris l’habitude à chaque nouvelle majorité de préparer un cadeau en plus, fait main, sortant de l’ordinaire, pour marquer ce jour qui depuis l’enfance paraît être hors du commun alors qu’il s’avère somme toute très banal.
    Majorant le groupe, j’ai la première eu droit à mes 18 cadeaux, passant de la lolette au paquet d’arlequins sans oublier l’amour de tous; ma cousine, la seconde, eu droit à un cadeau par lettre de son prénom; et pour ma soeur, la troisième sur la liste, nous sommes présentement en train de lui préparer un escape game grandeur nature au terme duquel lui seront -peut-être!- remis ses cadeaux.
    18 ans est un âge, 20 en est un autre. Fatalement, c’est moi la première qui souffla mes vingt bougies. Pour l’occasion, toute ma famille était descendue chez nous; je sus plus tard que c’est ma mère qui eut l’idée de mon cadeau. Le jour de mes 20 ans, chaque membre de ma famille m’a offert son livre préféré en le dédicaçant - je vous laisse imaginer l’émotion profonde qui me saisit alors. J’ai retrouvé chaque visage dans les couvertures : ma mamie m’offrait le manuel d’homéopathie pour toute la famille, ma tante des romans à l’eau de rose, mon père-poète du Michaux et du Rilke, mon oncle deux livres qui donnaient envie de se tenir debout, ma soeur des recettes de cuisine, mes cousines des carnets de coloriage, mon grand-père un récit de voyage,
    ma mère, un album photo de nos vingt premières années ensemble.
    Ayant fait passer le mot à mes amis, ma mère en secret avait encore élargi le cercle. Ainsi, à la soirée d’anniversaire où j’avais convié mon cercle d’intimes, je fus de nouveau submergée par l’émotion quand chacun, un à un, m’offrit son livre préféré avec une dédicace dès lors gravée dans mon coeur.
    Depuis, j’ai dépoussiéré ma bibliothèque de petite fille et offert des livres que je n’ouvrais plus à des gens qui le feront de nouveau; et sur ces étagères fraîchement aérées, j’ai débuté ma bibliothèque de jeune femme, dont les pierres d’angles sont désormais les livres préférés des humains qui me sont le plus proches du coeur.


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