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« Très bien, soupira-t-il. Je t'accorde trois minutes. »

    Trois, trois, trois minutes ? Mais c’est trop court trois minutes, elles sont trop courtes tes trois minutes pourquoi seulement trois, ton train ne part que demain matin pourtant, c’est bien trop peu trois minutes pour t’avouer presque une année de mensonges, tout un pan de vie creuse, c’est bien trop court pour mourir de honte et me cacher derrière un rideau de pleurs, et sur la table ta main qui serre la mienne jusqu’à éclater, ne me lâche pas s’il te plaît ne me lâche pas, cette main entre nous c’est le dernier pont, le dernier contact, littéral comme physique, tu vas partir, tu vas partir dans trois minutes et je le sais, puisque ces dernière secondes seront les plus silencieuses de ma vie ; comment veux-tu que je te parle ?

    En trois minutes, comment te dire toute l’horreur de la découverte de ta découverte, comment te crier la colère, la honte coriace, la frustration assassine, l’indécision infusée à la douleur, et comment t’avouer l’honnêteté parmi les décombres de la confiance et l’amour malgré les coups de couteau, trois minutes, et dire que je ne t’ai même pas vu partir, comment as-tu pu affronter le quai vide, as-tu pleuré à l’intérieur, ça t’a fait quoi dis-moi, dis-moi dis-moi dis-moi ça t’a fait quoi de me voir nue de me voir tue, sans mots sans défense sans rien, la poète muette, ça t’a fait quoi de me découvrir sourde, amorphe, résistante à tous les venins, pas de pleurs, je n’ai presque pas pleuré, ça t’a fait quoi de ne pas me voir m’effondrer ?

    Trois minutes – c’est à peine le temps de la surprise, à peine le plissement-défroissement des paupières, trois minutes, tu as glissé ta main hors de la mienne, trois minutes, tes mots empoisonnés glissés dans mon corps nu, trois minutes, tu as couru assassiner le nuage, attrapé au vol un quai de gare, trois minutes, tu t’es envolé disparu étouffé, trois minutes, et je regardais ma main vide de toi pour toujours, mon lit vide de toi pour toujours, mon corps vide de toi pour toujours et j’essayais de respirer encore un peu mais tes phrases avaient perforé mes poumons et ton absence colérique prenait soudainement toute la place dans mon diaphragme.

     

    Trois minutes et tous nos rêves écartelés gisaient, agonisants-râlants, sur le parquet de ma chambre où errait encore ton odeur.


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  • Il me disait :

    « aime ton prochain comme toi même »,

    c’est la jolie devise des jolies catholiques ;

     

    Il me disait

    tu sais, c’est l’autre là,

    le fils de dieu qui est aussi un peu le père

    le prophète multi-format quoi

    c’est lui qui disait

    « aime ton prochain comme toi-même » 

    tu sais là ;

     

    Il me disait

    je ne sais plus si

    c’était dans le désert ou sous les eaux lumineuses

    ou vers les oliviers qui saignaient de l’âme ou

    peut-être sur les rameaux de palmier qui singeaient la poussière

    peut-être que c’était juste avant mardi gras

    peut-être bien après le mercredi du feu et des cendres

    je ne sais pas plus pas mais

    tu sais il disait

    « aime ton prochain comme toi-même » ;

     

    C’est très joli comme pensée

    - comme les jolies catholiques -

    mais il n’a pas pensé, le métamorphe de généalogies,

    il n’a pas songé, dans ses églises vides

    - remplies de lumière désertées d’âmes -

    et si tu ne t’aimes pas

    comment traiter le prochain ?

     

    Comment le lui dire, au prochain, viens, prochain, viens, je vais t’aimer comme je m’aime,

    viens, je vais te cracher dessus dans tous les débris de tous les miroirs,

    je vais te fendre la peau avec mes ravins-doutes ;

     

    viens prochain, je vais t’aimer comme je m’aime,

    ensemble on va pleurer la douleur d’être soi

    - tout pleurer tout comme c’est dur comme c’est dur de vivre

    de vivre tous les jours chaque jour comme c’est dur ;

     

    viens prochain, je vais t’offrir chacune de mes peurs comme autant de roses

    on en fera un beau bouquet d’épines au parfum âcre de passé

    qu’on clouera sur les lèvres des amies hypocrites ;

     

    viens prochain, on va jouer au jeu des angoisses musicales,

    non, ne t’assied pas là !

     

     

    Comment le lui dire ?

    Allez, viens, prochain, je vais t’aimer un peu comme je m’aime

    de manière décousue, je vais t’aimer en transparence dans tous tes pointillés,

    je vais t’aimer en entier et te huer pour chaque détail,

    viens prochain, on va s’aimer en manque et on va s’aimer en creux,

    entre les mirages et les visages on slalomera un peu

    ensemble on oubliera les dieux polymorphes qui ne savent plus de quoi ils parlent,

    qui te pseudo-accompagnent mais comptent aussi tes cicatrices

    allez viens prochain, on va la garder leur devise

    qui s’érode et se roule dans la poussière de leurs chapelles vides

    « aime ton prochain comme toi-même »

    prochain, si tu m’aimes un peu je t’aimerais un peu ;

     

    en fuite sous les eaux ou sous les rameaux collants-transparents des faux prophètes,

    on pourra faire semblant de savoir aimer ces corps en décomposition constante

    allez prochain, viens, dans les forêts bleues de vague à l’âme

    la devise est infernale

    la question infondée mais éternelle

     

    si je t’aime est-ce que tu m’aimes ?


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  •  

    Si tu pouvais ouvrir une porte imaginaire ou réelle, de celle de ton voisin à celle du rêve d'un grizzli, sur quoi donnerait cette porte ?

     

    Ah les portes les portes les portes

    c’est comme les choix les portes

    faut les atteindre pour les réussir

    faut arriver à l’attraper cette poignée avant de pouvoir enfin sortir

     

    ah les portes les portes les portes

    il en faut des centimètres et des mains tendues

    et des mollets crispés et des pointes de pied

    pour les avoir enfin en main

     

    ah les portes les portes les portes

    c’est comme les choix les portes

    faut être assez grand pour les faire

    faut avoir assez d’années au compteur

    assez de cheveux blancs à l’âme

    pour oser sortir, trancher, frémir, choisissez.

     

    Ah les portes les portes les portes

    c’est bien beau mais trop grand les portes

    c’est bien joli mais trop petit

    elles sont pas de la bonne taille

    elles dépassent elles déraillent

    ah les portes

    toutes mal cadrées mal ajustées

    les gonds qui grincent le bois qui fend

    ah les portes les portes

    les raclures sur les planchers

    les serrures qui couinent

    ah les portes les portes

    faut les aimer et c’est pas facile vous savez !

     

    Ah les portes les portes les portes

    avant de choisir laquelle faut d’abord savoir les ouvrir

    mais les poignées sont hautes les verrous fâchés

    les gonds sont crispés et elles sont toutes cadenassées les portes

    avant de choisir par laquelle sortir faut d’abord les ouvrir

    mais elles se sont barricadées les portes

    barracudas les portes

    piranhas du choix, elles mordent les doigts qui dépassent

    qui dérapent, les portes cannibales de cheveux d’âme,

    avant de choisir par laquelle fuir faut d’abord trouver la clé.

    ~

    Jour 16


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  • Le temps des basses lourdes incisant nos cerveaux revient si vite,

    six mois ont passé en un dixième d’année à peine ;

    les sons se cristallisent dans nos corps qui pulsent

    comme la musique comme le bruit comme la foule

    j’intègre l’univers tout entier et je flotte à la dérive

    surfant sur le sang qui rush et qui bulle et qui me déploie

    ma peau comme une aile gigantesque qui englobe le monde

     

    ma vie de la fumée

    la nuit de la fumée

     

    seul compte le volume de l’oubli

    plus fort, plus fort, encore, toujours plus fort

    augmente la salle augmente et nous grignote, décibel par décibel,

    augmente le son augmente et nous dévore, les uns après les autres,

    l’opium s’oxyde, la compression des corps dégénère,

    simple histoire de dynamique thermique,

    berceuse des vieux enfants qui ne se couchent plus

     

    leur vie de la fumée

    leur nuit de la fumée

     

    c’est l’été, l’heure des basses qui découpent les tympans en petits morceaux d’absence

    on entendait à travers les fenêtres ouvertes la respiration des dormeurs,

    à travers nos poitrines découvertes les petits cliquetis des débris de rêves

    qui tintent lorsque l’on saute, hurlent lorsque l’on fuit.

    On entendait crisser dans les bouches les mensonges engloutis des presquamis

    cogner aux visages l’oxygène qui demande et supplie de le laisser sortir.

     

    Mais il est déjà le temps des décibels qui anesthésient les esprits

    les jours ont filé sans demander leur reste

    l’instant des corps qui pulsent plus vite que la musique

    c’est déjà l’été et l’heure d’aller danser

    on entend à travers les fenêtres ouvertes la respiration douce des dormeurs,

    à travers ma poitrine les coups sourds des mots emprisonnés

     

    ma vie de la fumée

    ma nuit de la fumée

     

    mon corps un amas de cellules qui vibrent


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